[French] Biotechnologie : le « Reproducibility Project » risque de bloquer quelques levées de fonds

By Seraya Maouche | May 5, 2017

Lancée en 2013, « Reproducibility Project » est une initiative de science ouverte pour reproduire les résultats de a recherche biomédicale. Le projet a publié, en début de cette année, ses premiers résultats qui pourraient faire mal aux ambitions de certaines sociétés biotechnologiques dont une phase de levée de fonds est nécessaire pour financer le développement de nouveaux médicaments.

En recherche scientifique, notamment sur le cancer, de nombreuses «  découvertes » ne sont pas valides et ne peuvent donc être reproduites. Nous le savons depuis, au moins, 2011 lorsque des chercheurs du groupe pharmaceutique allemand Bayer ont tenté de reproduire 67 études internes sur l’oncologie, les maladies cardiovasculaires et la santé des femmes. Seulement 20–25% de ces études ont donné des résultats compatibles avec ce qu’a été décrit dans les publications correspondantes.En 2012, C. Glenn Begley, un ancien chercheur de la société Amgen, a constaté que de nombreuses études de base sur le cancer ne sont pas valides, ce qui présente des conséquences graves pour la production de nouveaux médicaments. 47 des 53 études vérifiées par l’équipe d’Amgen n’ont pas pu être reproduites.
On parle désormais de crise de la reproductibilité (« the replication crisis » ou « replicability crisis ») qui désigne un problème méthodologique dans la recherche, en particulier biomédicale. En 2013, Aaron Mobley et ses collègues ont publié dans la revue PLOS ONE, les résultats d’une enquête sur la reproductibilité dans la recherche sur le cancer. L’auteur a montré que 50% des scientifiques qui ont répondu au sondage affirment avoir été incapable, au moins une fois dans leur carrière, de reproduire les résultats d’une étude publiée. En 2016, 52% des scientifiques, qui ont répondu à une étude réalisée par la revue Nature, ont estimé qu’il y a une crise significative. 38% d’entre eux estiment qu’il y a une légère crise. Ce qui représente 90% de chercheurs interrogés qui estiment qu’une crise de reproductibilité existe. Tous les domaines scientifiques sont pratiquement concernés par cette crise. Le domaine des sciences biomédicales semblent le plus touché, notamment la psychologie et l’oncologie.
Depuis le début des années 2000, de nombreux articles ont discuté ce phénomène. Des initiatives ont tenté de reproduire les résultats de recherche. En 2005, un article publié dans la revue PLoS Medecine, de John Ioannidis, un spécialiste de cette crise, a été téléchargé plus d’un million de fois. Afin de vérifier une cinquantaine d’études qui ont été publiées dans des revues scientifiques prestigieuses, une initiative a été lancée en 2013. Mené par Tim Errington, le manageur du « Reproducibility Project », qui travaille au centre des sciences ouvertes à Charlottesville en Virginie, l’initiative a réussi à obtenir 1,3 millions de dollars.

Après les premiers résultats sur la psychologie qui ont été publiés en 2015, les résultats de ce projet sur l’oncologie ont été publiés en début de cette année dans la revue eLife. Ces résultats pourraient bloquer certaines levées de fonds dans le secteur des biotechnologies. C’est notamment le cas pour  Erkki Ruoslahti, un biologiste du cancer à l’Institut Medical Discovery de Sanford Burnham Prebys à La Jolla, en Californie. Monya Baker et Elie Dolgin expliquent dans la revue scientifique Nature :

« Erkki Ruoslahti était sur la bonne voie pour lancer cette année un essai clinique chez les personnes atteintes de cancer, mais son plan peut maintenant être en péril. Un projet de haut niveau, conçu pour évaluer la reproductibilité des résultats de dizaines de publications de grand impact sur la biologie du cancer, publie cette semaine des résultats pour ses cinq premiers articles, dont un par Ruoslahti. Et les scientifiques, qui ont tenté de reproduire ses conclusions, disent qu’ils ne peuvent pas obtenir le fonctionnement de son médicament. Pour les quatre autres documents, les résultats de la réplication sont moins clairs. »

L’étude de Ruoslahti, qui été publiée dans la revue Science en 2010, a proposé une méthode de ciblage spécifique des médicaments sur le tissu tumoral extravasculaire en proposant la co-administration d’un peptide pénétrant dans les tumeurs afin d’améliorer l’efficacité des médicaments anticancéreux.

Ruoslahti conteste les résultats du « Reproducibility Project » notamment que des laboratoires aux États-Unis, en Europe, en Chine, en Corée du Sud et au Japon ont déjà validé les résultats de son étude de 2010. Cependant, il craint que l’échec de reproduire les résultats de son étude minimise ses chances pour convaincre les investisseurs pour financer DrugCendR, une société biotechnologique à La Jolla qu’il avait créé pour développer et commercialiser sa solution thérapeutique.

Pourtant, Erkki Ruoslahti est très clair sur la manière dont il faut interpréter les résultats du « Reproducibility Project ». Selon lui,  un échec de reproduire les résultats d’une étude ne prouve pas que les conclusions initiales de cette étude soient erronées.

« Les enquêteurs devraient prendre les résultats de notre projet comme des informations, pas comme une condamnation », précise Tim Errington.

Les facteurs responsables de cette crise de reproductibilité sont nombreux. L’étude qui été réalisée par la revue Nature en 2016, cite de nombreux facteurs dont la présentation sélective des résultats qui a été cité en premier facteur. La pression pour publier, la significativité statistiques et la méthode d’analyse des données sont aussi parmi les premiers facteurs qui en sont responsables. La fraude scientifique est arrivée à la 9e position.
En France, un Office National pour l’Intégrité Scientifique (OFIS) a vu le jour le 22 mars dernier, la crise de reproductibilité sera sans doute un des aspects important à étudier par cette structure nationale.

 

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